Cette page, dédiée aux amis, et inaugurée en cette année 2002 par Olivier Mingasson (son site ici), sculpteur (et de nouveau peintre maintenant) de son état, me permet de leur poser 2 ou 3 questions sur leur travail.

Moi: Dis-moi, Olivier, de toutes les techniques possibles, t'as choisi la sculpture. C'a été accidentel, naturel, voire génétique ? (je reconnais qu'elle est un peu con, celle-là).

Olivier: Inné, acquis, naturel, Darwin n'est pas loin!  Bien sûr je pourrais te répondre que sculpteur, je l’étais bien avant d’en avoir conscience - le verbe précède l’action- mais être sculpteur (ou peintre, graveur, danseur … tout simplement humain.) sans le devenir réellement est vain. Alors comment cela m’a-t-il été révélé? Ne serait-ce pas simplement par le plaisir pris ...."il contempla la création et il trouva ça bon" dixit Le Créateur, et la création dont il s’agit n’est pas le résultat ,mais bien l’acte lui-même de création. Voilà  pour le coté gén(èse)étique de la chose si tant est qu’il existe. Bon tout ça est sans doute un peu réducteur et simpliste, (simpliste?! Moi, j'avais déjà du mal à te suivre, là!) on ne peut écarter le hasard des rencontres et de la vie qui sont autant de stimulants pour révéler telle ou telle capacité …

Tiens si tu veux le savoir, c’est à la suite d’une douloureuse histoire sentimentale comme dirait Mc Solar, que je passais "du coté sculpture de la force". J’arrêtais la peinture qui avait été jusque là ma raison de vivre et me mettais à sculpter, une manière d’exorciser une rupture en lui donnant une justification constructive, peut-être n’est-ce qu’une coïncidence mais c’est ainsi que j’ai été amené à la sculpture, et elle me correspond suffisamment pour que je n’essaye pas d’autres techniques.

La sculpture exprime en moi le potentiel artistique, c’est le véhicule qui permet le passage entre moi et l’œuvre (et réciproquement) le plus naturel et complet. Je veux dire que je suis plus dans mes sculptures que je ne l’étais dans mes peintures et c’est aussi pour cela que j’ai choisi cette technique. Et pour toi, qu’est ce qui justifie le choix d’une technique particulière  ( à part la taille)? 

 
 

M: C'est moi qui pose les questions. D'ailleurs, voici la suivante, plus longue, vu que toi-même, tu ne te gênes pas: Tu as été toi-même peintre, tu sais donc qu'en peinture, il y a la forme et le fond, en sculpture, le fond échappe à ton pouvoir de création, il est constitué directement de la texture du réel, sur lequel, je le répète (pour faire plus long) tu as peu, en tous cas moins de prise, la question est (ouf) et tu as le droit de répondre en 2 mots, 3 mouvements: est-ce parce que ça t'emmerdait de devoir construire le fond en peinture que tu t'es tourné vers la sculpture?

O: J’ai été peintre … Même s’il est vrai que je ne fais plus de tableau, je ne suis pas sûr de ne plus l’être, on en reparlera. Et  pour répondre à ta question, non, la peinture ne m’emmerdait pas (ni le fond ni la forme) mais j’étais arrivé à une sorte d’impasse où je n’arrivais pas à aller au delà de ce que je faisais, je ne trouvais pas mon style, j'errais dans les limbes de la peinture sans trouver d'issue à ce labyrinthe où ma perception se heurtait sans cesse à la toile sans pouvoir aller au delà.

Telle Alice, il me fallait passer de l'autre coté de la toile et découvrir d'autres manières de voir et de penser l'œuvre, c'est ce que m'a permis la sculpture où la pluralité des plans induit celle des regards et des formes. Par ailleurs une sculpture ça se touche, ça se caresse, il y a un contact charnel avec elle (je n'ai pas dit sexuel; quoi que...) l'ensemble procure des sensations, des émotions que je ne ressentais plus en peinture. Je pense que tu auras remarqué que depuis quelques temps mes sculptures se parent de couleurs, la peinture revient, mettant en valeur la sculpture mais s'interpénétrant aussi avec elle, elle devient également le sujet. Je redéfinis un espace pictural qui n'est plus la toile blanche mais une forme tridimensionnelle déjà chargée de sens et d'émotions. 

M: Au moins, c'est clair et ça clos la discussion pour aujourd'hui.

 

 

   

 

Suite du dialogue (il y a bien 5 semaines qui sont passées: c'est terrifiant!!), et pour changer c'est lui qui pose les questions.

Olivier: Eric, est-ce que tu transposes sur la toile tes gravures (et inversement) ou bien abordes-tu tes oeuvres d'une façon différente  en fonction de la technique que tu vas utiliser, plus simplement, le sujet s'impose t-il à toi avec sa technique d'exécution ou bien cela fait-il partie d'une démarche ultérieure au processus de création (... ouf ). J'allais le dire!

Moi: Lorsque j'ai une idée -je commence par remercier le ciel, mes parents qui m'ont mis au monde, mes amis qui ont cru en moi, et bien sur tous les techniciens sans qui rien n'aurait été possible, car seul, on ne peut rien faire, ....mais je m'égare, je ne suis pas à la remise des César- elle m'apparaît avec son support et sa matière, qui sont 2 éléments qui me dirigent vers les matériaux adéquats, et effectivement, il y a de quoi...... faire, je veux dire.

J'oubliais un 3ème élément, la taille. Quand m'arrive le truc sur/dans la tête (merci, mon dieu),  je "sais" la dimension qui en tirera le maximum, et ça peut déterminer le type de support qui, dans mon cas, peut varier dans les rapports de dimensions de 1 à 150. Le 1 étant par exemple une plaque de cuivre de 10x15 cm, je garde toujours à l'esprit ce mot de Poliakoff : "une oeuvre doit être toujours plus grande que ses dimensions". Ce n'est peut-être  pas les mots exacts, mais l'idée est là. Pour illustrer cette question du rapport sujet/technique, voici une photo résumant un séjour de 3 semaines en Italie où je suis passé du bois à l'huile sur papier et du papier au petit livre (30 exemplaires) pour les Editions Pulcinoelefante. Bon, je me suis pas trop creusé la tête pour te répondre mais la question au moins était intéressante.

 

 

 

 

2 mois sont passés!!!! Voici la suite: 

Olivier (dont on peut aussi voir le travail): MATISSE s'adonnait à la sculpture pour se détendre  lorsqu'il était trop fatigué de la peinture , DEGAS s'en servait pour construire ses tableaux, PICASSO en faisait comme d'autres bricolent.....alors Eric toi qui pratique les deux , a ton avis la sculpture est elle un art mineur ( par rapport à la peinture ) si oui pourquoi... et qu'est-ce qui différencie un peintre d'un sculpteur?

Moi (dont on peut aussi voir le travail): La meilleure façon de répondre, c'est d'abord de répondre, et ensuite éventuellement de réfléchir. Ainsi d'éviter toutes les scories intellectuelles. Mon 1er mouvement est de dire que la sculpture, au même titre que la peinture, est un outil pour explorer l'ensemble des possibilités qui constitue ton monde intérieur, mais c'est le genre de chose que tu peux lire n'importe où.

Quand à savoir si c'est un art mineur, les artistes qui le pratiquent, Brancusi, Rodin, Maillol, ou Giacometti, Calder, César,  ou encore Tinguely, Oldenburg, Arman, ne le sont pas, mineurs. Mais la peinture est plus présente et a envahi presque tout le champs plastique (maintenant à son tour remplacée par les oeuvres multimédia), les raisons sont nombreuses et elles seront traitées  lors d'une prochaine question (et pan).

L'été dernier, nous sommes allés à la Biennale de Venise (pour le coup, la peinture était quasi-absente, au profit de la vidéo) et nous sommes rentrés dans une sculpture de 80 tonnes de Richard Long. C'était super cette sensation de déséquilibre, la sculpture t'enveloppe, te digère, ça m'a fait penser à cette réplique de Woody Allen "la dernière femme que j'ai pénétré, c'était la statue de la liberté", bon d'accord, le contexte était différent. Ce qui différencie un sculpteur d'un peintre, c'est ce qu'il fait au moment ou il le fait, c'est simpliste peut-être mais pourquoi compliquer les choses. En ce moment, une couleur m'obsède, un certain bleu, et je ne le vois pas autrement que sous la forme d'une sculpture pour mieux le faire ressortir, et là je suis un sculpteur. Ou alors c'est un tableau où cette couleur pour mieux "sortir" n'a pas d'autre choix que de s'élever physiquement, c'est un tableau qui bande, quoi, et là je suis un peintre...  pervers. Non, sur ce coup, je préfère être sculpteur. A noter que ce genre d'idée me vient (sans doute) de la fascination que j'ai pour l'un des (très) rares artistes dont j'adore le travail: Anish Kapoor, un sculpteur anglais, son utilisation de la couleur me tue.......

P.S Nous avons poursuivi cette conversation dans un bar rue de la Huchette avec nos femmes. Nous avions pas mal bu, nous n'avions pas d'enregistreur.

 

 

 

 

Olivier: Donc pour toi on est ce que l'on fait au moment où on le fait, ouais .. c'est sûr..; mais ne penses-tu pas qu'il y a une certaine persistance de l'être après avoir cessé d'être ? ...( comme il y a la persistance rétinienne ) je veux dire, arrêtes-tu d'être peintre parce que tu poses tes pinceaux, le redeviens-tu uniquement parce que tu presses un tube, est-ce que ça veut dire qu'il y a un Eric peintre, un autre sculpteur, graveur? Sens-tu le passage de l'un à l'autre...?

Moi: Quand je pose mes pinceaux, virtuels les pauvres vu que je ne les utilise plus beaucoup, je n'arrête pas d'être peintre, je commence. Je recommence plutôt. Tant que je peins s'écoule un travail mûri précédemment. Le contact de ce travail avec la toile le transmute, à l'aide de hasard, de feeling, de pulsions esthétiques, il devient plus naturel, plus "facile" que le travail sans pinceaux. Donc d'accord pour la persistance si ce n'est qu'elle implique que l'état générateur est dans l'acte de peinsculgraver et qu'après tu mets ton parachute jusqu'au prochain saut.

Lorsque je travaille sur 3 (parfois 4 avec le vitrail)  médias différents en même temps, les préoccupations inhérentes à chacune des pièces font que je ne peux pas aborder le plein de la sculpture avec le souci de transparence du vitrail, la gravure et son décalage dans le temps et l'espace avec l'immédiateté de la peinture ou l'impossible mais obligée mise en mot du livre (voyez déjà le résultat ici!). Alors je sens le passage mental de l'une à l'autre de ces activités, mais il est finalement plus technique que psychomachin, parce que j'essaie dans tous les cas de "plier" les matériaux à  une ligne de recherche (en ce moment, l'après-nous, ou les pieds du banc plus haut) ou à l'esprit de cette recherche quand ils ne plient pas. Comme toi quand tu passes de l'état de sculpteur de Sentinelle1 à celui de sculpteur de Sentinelle3, etc..., d'accord les mots et les sens changent, mais l'essence reste (ha ha ha...).

Eric Jégat

 

Des siècles plus tard. 

Moi: Tiens, voilà une question, elle paye pas de mine mais mais elle est gentille quand même:  quel regard poses-tu sur tes anciens travaux? Comprends-tu encore pourquoi? (les avoir faits, les avoir pensés).

Olivier: je dirais que mes anciens travaux me sont devenus étrangers (ou  plutôt je suis devenu étranger  à ces travaux-là ), mais ils  résonnent encore en moi ; comme  un écho affaibli, assourdi par les années, comme autant de traces de ce qui fut. Un peu comme lorsque l'on se retrouve sur une vieille photographie, les émotions remontent, les souvenirs affluent, on se souvient qu'on fut cet enfant...  ou est-ce l'enfant qui se reconnaît et prend conscience qu'il est devenu adulte? Je veux dire que je ne renie pas mes anciens travaux, ils font partis de mon histoire, mais je suis très loin du contenu, du contenant, de la plastique et des couleurs de ces travaux. La problématique n'est pas la même non plus.

A l'époque  je ne comprenais pas ce que je voulais dire, je ne comprenais pas à quoi je répondais  en peignant (à part  le besoin d'extérioriser quelque chose), je ne connaissais pas les questions qui me hantaient. Je crois que ma peinture révèle cette recherche inconsciente de réponse, ou même techniquement je recherchais une matière la plus lisse possible, la plus brillante, celle qui réfléchissait le mieux l'image extérieure, mon image, nous revoilà à la peinture miroir. Arrivée à ce point je connaissais le sujet à explorer (ben oui, moi ) il me fallait le creuser (au propre comme au figuré).Vue comme ça, le passage à la sculpture semble assez logique d'autant plus que mes premières sculptures sont des bois lisses, polis et cirés, donc dans la continuité des peintures. Pourquoi changé de support si c'est pour faire la même chose me dira-tu ?  Il me semble que le message, le sujet, le "signifié" m'étais plus immédiatement perceptible, moins dilué, je ne travaillais plus que sur moi sans être parasité par d'autres considérations comme le dessin, les couleurs, l'espace. Et puis au moins la sculpture avait l'attrait de la nouveauté, c'était un espace vierge que je pouvais explorer sans contrainte, la liberté en quelque sorte.

Pour compléter, par rapport à mes anciens travaux, je dirais que j'ai un peu le même regard que celui que j'ai sur mes enfants, une émotion complice et en même temps le sentiment de non-appartenance, mes travaux ne m'appartiennent  plus et je n'appartiens plus à eux, mais il n'y a pas de rupture non plus, mon avant-dernier travail (le dernier est toujours en cours) n'est déjà plus moi, même si je lui reste lié par nombres de flux qui sont autant de fils conducteurs liant les travaux les uns aux autres. J'ai l'impression que chaque travail à sa propre sphère dimensionnelle, comme une petite bulle d'énergie lâchée dans l'espace-temps (Fallait un peu de SF), ce qui relie les bulles entre elles, c'est l'ensemble de ce que nous sommes entre deux travaux, entre deux expirations de soupape. Sommes-nous des cocottes minutes ? (ça pourrait être un titre de PKD*  non ?).

*Notes du traducteur: Philip K. Dick a écrit "Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques" devenu "Blade Runner" à l'écran. Heu... c'est bien ce que tu voulais dire, Olivier?

A l'heure ou toute une population risque de se faire massacrer à cause de la folie d'une poignée de dingues, cette discussion me parait bien futile. Même si discuter est un moyen de s'élever au dessus de notre condition d'animal civilisé. Faire la guerre par contre reste bassement humain. 

Pour illustrer cet état d'esprit, cette peinture faite l'année dernière, quand on ne se doutait encore de rien, au titre évocateur pour ne pas dire prémonitoire : "vers un avenir sombre", une traversée du désert, au propre comme au figuré. 

                                                                                           Eric Jégat                         2003

Accueil Peintures récentes  Peintures (1990-2006) Gravures Sculptures Vitraux Livres Transversales Expositions  Plan du site Contact

 

Hier

Olivier Mingasson

C'était il y a 20 ans:

Les noir jouent et gagnent

Aujourd'hui

Olivier Mingasson

Novembre 2002

Olivier Mingasson

Novembre 2002

Vers_un_avenir_sombre.jpg (53005 octets)

Eric Jégat

"Vers un avenir sombre"  juin 2002

   Haut de page